Gilets noirs

 

C’est la grève !

Voilà, monsieur le délégué du conseil d’administration de la société des mines de la Chapelle sous Dun, ce qui arrive quand on pousse trop loin le bouchon !

Les classes laborieuses, soupire l’ingénieur Menu ! Des gens de rien (ou des sans dents, on n’est pas sûr des mots prononcés en grimaçant), qu’est-ce qu’ils vont encore exiger ?

Il s’adresse au juge de paix de la Clayette pour qu’il engage une procédure de conciliation, histoire de calmer la révolte (avec des promesses qu’on ne tiendra pas, hin hin…)

— Mais bien sûr, mon cher. La loi du 27 décembre 1892 en ses articles 5, 6, 10 et 12 va nous permettre de proposer une entrevue avec ces…   « grévistes. »  Excellent stratagème !

mine de la Chapelle2

6 avril 1899, à 13h,  le juge de paix, les ingénieurs de la mine et 5 mineurs se retrouvent à la mairie de la Chapelle sous Dun :

— D’abord, on veut la réintégration des deux machinistes renvoyés de leur travail. Aucun tort ne leur est imputable… (l’ingénieur bredouille quelque chose) Non, non ! Ils n’ont pas commis de violation du règlement, comme vous dîtes, et on ne demande pas la clémence du conseil d’administration ! (l’ingénieur va réfléchir.)

— Ensuite, on demande la suppression de la perte d’un quart de journée tous les deux jours pour tous les ouvriers, sans exception.
— J’ai déjà accepté cette revendication et j’ai remplacé les quarts de journée par un chômage de 3 jours par mois (N’étant pas mineur, je me demande quand même si ce n’est pas un tour de bonneteau)

Un blanc, puis on passe à la suite :

— Pour les chauffeurs, 3 francs pour 8 heures ou 4 pour 12 heures et surtout, aucune obligation de faire autre chose que le chauffage.

Visage fermé de monsieur Menu qui ne peut vraiment pas accepter une telle demande, ça coûte déjà un pognon de dingue, cette mine !

La pression monte…

— Des ouvriers qui travaillent aux barrage de feux deviennent malades par l’étouffe. On les fait remonter mais ils ne touchent pas leur journée entière. C’est une injustice, ils doivent toucher leur journée !
— On est d’accord… Encore faut-il qu’ils soient reconnus comme malades, grince monsieur l’ingénieur… (Qui en décide ? devine Bébert !)

— Il faut supprimer les amendes.
— Non ! les amendes sont infligées à la suite de fautes graves. (Qui décide de la gravité des fautes ? devine Bébert !)

— Les machinistes ne devront plus s’occuper d’autre chose que de leur machine, et pas du travail du dehors.
— Cette question n’a pas de raison d’être ! (ah, je vous dis, monsieur le juge de paix, ces gens !…)

— On veut des journées à 3 francs et 75 centimes
— Inacceptable !

— Bon… ben on continue !
— Vous devez accepter un arbitrage…
— On refuse. Nos demandes ne sont pas susceptibles d’être arbitrées.

— Qu’en dites-vous, monsieur l’ingénieur ?
— Je n’ai rien à ajouter.

Il est trois heures de l’après-midi.

— A part ça, vous êtes content des travaux d’aménagement de votre demeure ?

 

A cette époque, la mine emploie jusqu’à 400 personnes et produit plus de 50 000 tonnes de charbon (in La Clayette et son canton – Franck Nadel)
Compléments : La mémoire des mines de la Chapelle sous Dun

 

 

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Après l’armistice

 

Comme on l’a vu précédemment, Philibert Dury, le frère de mon grand-père, se trouvait prisonnier au moment de l’armistice dans le camp de Langensalza dans la province de Saxe, près d’Erfurt ( article précédent).

S’il n’y était que depuis la mi juillet, beaucoup de ses collègues attendaient depuis bien plus longtemps. L’armistice n’avait pas assoupli les conditions de détention, loin s’en faut, d’autant que le camp qui contenait plusieurs milliers de prisonniers n’était évidemment pas le premier des objets de soin de la part de l’ennemi vaincu.

Les prisonniers ne sentaient pas venir l’heure de la libération et commençaient à montrer des signes d’impatience qui rendaient leurs geôliers d’autant plus nerveux. Le commandant du camp, Herr KOCH, se fendit donc d’une affiche jaune qui pressait les prisonniers de se tenir tranquilles :

« On nous a informé que vous êtes inquiets au sujet de votre rapatriement. Il n’y a aucune raison à cela !

l’Allemagne fait tout son possible et elle a même le plus grand intérêt à rendre rapidement ses prisonniers.

Mais ceci n’est pas faisable pour l’instant car, par suite des conditions sévères de l’armistice qui nous a été imposé, tout notre matériel de chemin de fer est employé au retour chez elles de nos armées.

Jusqu’à ce que cela soit terminé, prenez patience !

Que représente cette courte attente, comparée à vos longues années de captivité ?

Il vous est impossible de rentrer à pied dans vos patries à cause du manque d’abris, de la famine, du froid et peut-être de choses pires qui vous attendraient.

Notre désir est d’empêcher tout cela et nous l’appuierons au besoin par la force des armes.

Voudriez-vous donc finir si misérablement peu de temps avant votre libération ? Alors que le camp vous offre sécurité complète, nourriture et habillements suffisants.

Nous nous efforçons d’adoucir, dans la mesure du possible, la courte période de captivité qu’il vous reste à subir (…) Mais nous exigeons absolument le calme, dans notre intérêt comme dans le vôtre.

 

Le 27 novembre 1918, les prisonniers entreprennent de démonter le théâtre du camp qu’ils avaient construits et peut-être d’autres bâtiments pour pouvoir se chauffer, semble-t-il. Les sentinelles appellent la garde qui fait feu sans sommation… 15 morts dont 9 Français¹.

Jean PAOLI, balle dans la tête²
Albert GIBAULT, balle dans le ventre
Jean ARABEYRE, balle dans la figure
Arthur Victorin RICHARD, balle dans la poitrine
Léopold BELMAS, balle dans la tête
Abomey KOGNOU, sergent, balle dans la poitrine
Jules Maurice LAGNEAU, sergent, balle dans la tête
Henri CHOQUET, balle dans la poitrine
Jean Baptiste PRUNET, balle dans la poitrine

Au début de la fusillade, Paul TOURNEUR, qui discutait avec l’un des deux sergents, tué sous ses yeux, sera blessé légèrement à la figure. Il y aura plus de trente blessés graves.

La nouvelle n’est donnée par les journaux que le 8 décembre : la censure, qui avait d’abord autorisé la publication de l’information le 4, a immédiatement imposé l’échoppage³.

Début janvier 1919,  la France victorieuse exige de l’Allemagne des mesures de réparation ainsi que la punition des coupables.

En février, l’Allemagne admet qu’il y a eu « contravention au droit des gens » dans cette affaire.

En mai 1921, le ministre des affaires étrangères fait savoir que « les circonstances de ce tragique événement ont été élucidées » et que l’Allemagne reconnaît la responsabilité du Reich. On aurait pu espérer des poursuites judiciaires contre Krauss, le sous-officier qui a donné l’ordre d’ouvrir le feu… mais une mesure d’amnistie allemande a stoppé la procédure.

Qu’on se rassure, le sous-officier et le commandant du camp ont été inscrits sur la « liste inter-alliés des personnes accusées d’avoir commis des actes contraires aux lois et coutumes de la guerre. » Ah mais !

Quelles réparations ? quelles sanctions ? Le Journal Officiel ne parle plus de Langensalza…

 

1- Le Journal Officiel du 24 octobre 1919 nous apprendra que, sans l’intervention énergique de l’adjudant chef  Lambert (4e RI, prisonnier depuis le 20 juillet 1915), le massacre aurait été plus important.
2- Sa fiche MPF indique comme genre de mort : « suite d’incidents relatés par presse »! Le 4 janvier 1923, le JO le mentionne PAOLI comme inscrit au tableau spécial de la médaille militaire à titre posthume pour avoir été « assassiné par une sentinelle allemande ».
3- En jargon d’imprimerie, échoppage signifiait « suppression », mot venu de « échoppe », outil des graveurs servant à ôter des parcelles de métal. Dans le Brionnais, on attendra l’information jusqu’au 22 décembre et avec aussi peu de détails que possible, sans doute des restes de servilité à la censure.

11 novembre

Le 11 novembre 1918, une vingtaine de jeunes gens de Curbigny pouvaient enfin penser retrouver le village :

Le curé Charpy, avait 42 ans lors de l’armistice. Il retrouvera sa paroisse le 4 février 1919 après avoir servi comme infirmier militaire pendant tout le conflit.

Claude Gateau, des Ranches, même âge, aura la « chance » d’être hospitalisé le 12 septembre 1918 une énième fois, comme Claude Valvin de la Roche. De son côté, Benoît Trouillet de la Bazolle avait été mis en sursis d’appel chez monsieur Guilloux en tant que spécialiste des machines à battre. Il est le frère de Jean Eugène, décédé en 1915. Enfin, Philibert Ladame, débitant de tabac, qui avait été blessé par éclat d’obus au Bois le Prêtre en avril 1915 et réformé temporaire, sera tout de même rappelé à l’activité en juin 1917 mais heureusement mis en sursis d’appel en octobre. Il a alors 40 ans. Jusqu’à la fin du conflit, il sera détaché à Charolles comme voiturier en grumes.

Jean Etienne Dury de la Bourdonnière, né en 1877 terminera la guerre au 35e Régiment d’Infanterie Territoriale, c’est à dire dans une formation adaptée à son âge… mais il revient quand même avec citation à l’ordre de son régiment et croix de guerre : avant d’être affecté à l’armée territoriale, il « a fait 16 mois de bons et loyaux services dans un régiment actif avec lequel il a pris part aux combats de l’Aisne en avril 1917. »

Pierre Gaillard, 39 ans au 146e Régiment d’Infanterie : après avoir repoussé l’ennemi au milieu de septembre 1918 vers Saint Mihiel, son régiment attend sans incidents l’armistice en faisant mouvement vers la région de Nancy. Il reviendra ensuite à la Lande.

Jules Dury, frère de Jean Etienne, terminera la guerre à l’âge de 38 ans au 8e Escadron du train où il est depuis son rappel le 11 août 1914.

Joanny Guilloux était aussi en sursis d’appel comme bûcheron aux mines de Saint Etienne. Ses parents l’attendent en Sarre.

Philibert Dury, frère de Jean Etienne et de Jules, fait prisonnier le 15 juillet 1918 à Tahure (Champagne) sera envoyé au camp de Langensalza en Allemagne centrale. Il en sortira au début de décembre, après un événement tragique. Le commandant de ce camp, sentant l’impatience des prisonniers après l’annonce de l’armistice, les avait prévenus par affiche qu’il exigeait le calme. La menace de répression, « au besoin par la force des armes », n’est pas une menace en l’air : le 27 novembre 1918, alors que les prisonniers démontent le théâtre du camp pour se chauffer, les gardiens perdent leur sang froid et tirent : 15 morts…

Pierre Larue, 34 ans, est au 120e Régiment d’Artillerie Lourde dans l’Aisne où il a le plaisir de voir les Allemands battre en retraite sur 50 kilomètres : « il ne faut plus songer à rattraper le Boche qui va trop vite » dit le Journal de son régiment le 6 novembre… Il reviendra à la Barbière avec une citation comme « conducteur brave et dévoué » qui s’était « particulièrement distingué par son entrain pendant les combats de Verdun. »

Jean Marie Delangle de Gueurce, lui c’est avec plusieurs citations qu’il reviendra du 27e Bataillon de Chasseurs à Pied. Il a 32 ans. Nommé sergent en juin 1918, c’est un « sous officier d’un courage admirable, il s’est lancé à l’assaut en tête de sa demi-section le 12 août 1918 malgré les violents tirs de mitrailleuses. » Il est grièvement blessé le 14 septembre 1918 à Vauxaillon en menant un combat à la grenade. Après l’armistice, il sera cité à l’ordre du Grand Quartier de la Guerre, le plus haut niveau, pour son « courage, son ascendant sur la troupe et son dévouement. »

Jean Gateau, frère de Claude, qui était boucher avant guerre, avait été nommé au début de 1918 dans le 118e Régiment d’Artillerie Lourde. Il est dans la région de Laon où l’armistice arrive sans fanfare.

Jules Delangle, le frère de Jean Marie, parti tardivement en février 1915 avait été blessé en mai 1918, hospitalisé à Santenay, puis à Caluire et à Lyon, il était en convalescence à Gueurce depuis le 2 novembre.

Claude Dury, frère de Jean Etienne, de Jules et de Philibert, est au 30e Régiment d’Artillerie de Campagne depuis mai 1918. Le mois de novembre 1918 passe lentement avec l’ennemi qui se replie devant eux dans les Ardennes jusqu’à l’armistice qui est annoncé alors que le régiment a atteint Houldizy au nord de Charleville-Mézières.

Antonin Delangle, frère de Jean Marie et de Jules, était cavalier de liaison. Après avoir passé deux ans en Albanie, il était revenu en France début septembre 1918 dans le 16e Régiment de Chasseurs à Cheval. C’est en route vers l’état major de son régiment, près de la frontière belge où il porte l’étendard de son régiment, qu’il apprend l’armistice.

« Quelle joie après tant d’aventures et de souffrances », note-t-il dans son carnet de guerre.

Pierre Guilloux, 26 ans, frère de Joanny, reviendra après avoir été blessé le 6 octobre 1918 au 22e Bataillon de Chasseurs à Pied, ce qui lui vaut une citation : « Mitrailleur très courageux. S’est particulièrement distingué pendant les journées des 4 et 6 octobre 1918, a été blessé en se portant en avant. » Leur frère Jean Augustin avait été tué dès le début du conflit, le 20 août 1914.

Pierre Minjollet avait quitté Espardière pour s’engager en octobre 1913 à la Clayette… Affecté au 16e Régiment de Chasseurs à Cheval, il a 24 ans quand arrive l’armistice. Il est en cantonnement dans la région de Compiègne.

Pierre Vouillon, 24 ans au 134e Régiment d’Infanterie, reçoit une citation à l’ordre de sa brigade en août 1916 pour « avoir porté de nombreux ordres sur des terrains violemment battus par l’artillerie et par les balles. » Il recevra la croix de guerre étoile de bronze. A la Bazolle, on pleure pourtant ses frères aînés, Henri, tué le 6 octobre 1915 à Tahure et Claude, tué à Fleury devant Douaumont le 2 août 1916.

Marcel Perrier de la Bazolle, employé de commerce chez Fayard à Gibles, se distingue dans le 160e Régiment d’Infanterie par une ascension remarquable : soldat de 1ere classe en mai 1915, caporal en septembre, sergent en octobre, adjudant en mars 1916, sous lieutenant en juillet, lieutenant de réserve en septembre 1918. Les appréciations sont élogieuses et les citations nombreuses, excellent gradé ; s’est distingué… ; jeune officier d’une bravoure allant jusqu’à la témérité ; debout sur le parapet… ; allant audacieux, entraîneur d’hommes. Finalement cité à l’ordre de son corps d’armée pour avoir réussi à faire progresser sa compagnie le 24 octobre 1918 malgré la violence du feu des mitrailleurs ennemis.

Antoine Sambardy,  des Bruyères, maréchal ferrant avant le conflit, était cavalier au 15e Dragons, régiment cité à l’ordre de la Division pour les combats de juillet 1918 à Saint Martin d’Ablois dans la Marne. Il apprend l’armistice alors qu’il est en cantonnement près de Toul.

Les 3 derniers, plus jeunes, avaient été appelés au front le 11 janvier 1916 par avance sur leur classe de 1917 :

Joanny Barbin, du bourg, était menuisier. Il est gravement intoxiqué en juillet 1918 par le cyanure de diphénylarsine que les Allemands ont envoyé sur son 248e Régiment d’Infanterie. Diffusé en aérosol assez fin pour passer la barrière du filtre des masques à gaz, ce gaz rampant forçait les soldats à tousser, éternuer ou vomir dans leur masque, et donc à l’ôter et à respirer sans protection.

Alphonse Grizard des Bois est au 131e Régiment d’Artillerie Lourde. Au moment de l’armistice, alors que son régiment fait une grande halte à Guise (Aisne), deux caisses de grenades explosent tuant deux officiers et blessant trois officiers et trois soldats.

Jean François Dumontet, jardinier du Chasset. Au 155e Régiment d’Infanterie, il sera blessé le 16 juin 1918 puis évacué pour maladie le 3 août, mais il rejoindra son régiment 17 septembre 1918 pour participer à plusieurs embuscades. Il sera cité à l’ordre de sa Division comme « soldat plein d’entrain et de courage »… Le 11 novembre à 11 heures, la sonnerie de « cessez le feu » retentit. La musique militaire joue la Marseillaise, « écoutée par tous avec le plus grave recueillement. »

 

20 soldats, liés au village de Curbigny d’une façon ou d’une autre, ne reviendront pas :

1918Curbigny soldats 11 novembre

Le 11 novembre dernier, le village s’est rassemblé  pour rendre hommage aux poilus en écoutant le texte ci-dessus, lu par des jeunes de Curbigny.

Curbigny 11 novembre5_2

 

 

De quel bois je me chauffe ?

Ces chaleurs de l’été 1857, ça n’arrangeait pas les affaires du château de Curbigny et voilà que le 10 octobre 1857, le régisseur et le garde du château trouvent le sabotier Jean Marie Molette et sa femme dans un chemin du bois de Drée, dépendant du château, occupés à charger sur une charrette à bras de la fougère et des menus bois qu’ils venaient de couper !

1857vol de bois

– Vous n’avez pas le droit d’enlever ça sans permission, dit le régisseur !
– Alors, on l’a prise, répond le jeune sabotier ! Madame de Tournon s’arrange un peu trop avec le droit d’usage des bois. Il ne lui suffit pas de distribuer quelques fagots aux pauvres une fois par an !
– Votre réponse n’est pas satisfaisante. Ce droit n’existe pas, vous le savez bien. Une enquête a été faite par le percepteur de la Clayette il y a deux ans sur ce prétendu droit. Je vous déclare procès-verbal et je saisis votre charrette et tous les objets qu’elle contient.
– Laissez-moi au moins prendre la bouteille de lait pour mes enfants…
– Que nenni ! Circulez !

Une fois la saisie faite et les contrevenants partis, le régisseur soupirait et le garde approuvait la sévérité du régisseur. Quoi, quel droit vont-ils encore invoquer ?

A l’époque où l’on répandait partout cette histoire de droit d’usage, madame de Tournon, atterrée par ces racontars gravissimes, avait décidé de ne plus distribuer de fagots à Curbigny pendant un an (bien fait les pauvres !) et elle avait envoyé les gardes dans toutes ses forêts pour réprimer sévèrement le moindre enlèvement de feuilles mortes, de fougères et autres menus produits… sauf demande préalable (on est humain quand même chez ces gens-là)

– A quel degré d’animosité en est arrivée la guerre contre la propriété, enrageait-elle. Et sous les auspices de certains magistrats, encore !

Le tribunal de Charolles, à la fin du mois, condamne les voleurs de menus bois à 1,50 francs mais fait les gros yeux au château en faisant remarquer que la saisie était illégale en ce qu’elle portait sur des objets étrangers au délit. Par exemple, bien sûr, la bouteille de lait mais aussi un panier de pommes de terre, les instruments pour faire des sabots, une vieille veste en velours, un tablier de cuir, une petite paire de sabots, une vieille blouse. C’est abusé non ?

– L’esprit de socialisme ! Voilà ce qui dirige la justice, la gloire de protéger les voleurs… peste l’avocat de madame !

Or, quand le régisseur (un peu penaud) se rend au bourg de Curbigny chez le contrevenant pour restituer les objets non délictueux, il sent qu’il va y avoir un peu de rugosité dans l’accueil. Aussi prie-t-il le maire de l’accompagner et même de parler à sa place. En fait de rugosité, ils trouvent dame Molette à la maison qui leur sort le grand jeu : de quoi, de quoi ? on me restitue ces objets alors que mon mari n’est pas là ? c’est l’huissier qui devrait être à votre place. Je refuse !

– Bon… qu’est-ce qu’on fait alors, demande le maire marri ?
– Je ne vais pas rapporter cette charrette au château. Je la laisse à votre secrétaire de mairie (qui est aussi l’aubergiste et qui accepta à contrecœur).

Le sabotier vint un jour réclamer ses objets et le secrétaire de mairie, par malice ou par crainte, refusa de rendre les objets parce qu’il n’y avait pas le régisseur…

Tribunal ! Protestation devant le juge de paix : c’est le régisseur du château qui aurait exigé d’être présent lors de la restitution. Direct, le juge de paix condamna le château. Éructations du défenseur du château qui en bafouille. On va traduire : le mandat donné au régisseur n’engage le mandant que si le mandataire n’a pas outrepassé son mandat et même si… Bref, le secrétaire de mairie est seul responsable de sa décision de ne pas restituer.

Tout ça nous porte en juillet 1858, en appel devant le tribunal de Charolles.

Et vous savez quoi ? « l’aveuglement du tribunal », comme le dit l’avoué du château, condamne le secrétaire de mairie à la place du sabotier après plus de deux heures de délibération. C’est à un tel point d’aveuglement que le substitut du Procureur Impérial et le Président du tribunal rattrapent l’avoué à la sortie du tribunal pour le charger de prier madame la comtesse de Tournon de ne pas faire payer au secrétaire les dommages et intérêts qu’ils viennent de lui infliger au profit du sabotier.

Chez les Dury de la Bourdonnière, on respectait la propriété d’autrui. Mon ancêtre Etienne achetait son bois…

1858achat de bois par la Bourdonnière

In aussi les Archives de Drée, merci qui ?

 

On a eu chaud

1857sécheresse

 

1er août 1857 le régisseur du château de Curbigny écrit :

Les blés noirs ont souffert par la sécheresse ainsi que les pommes de terre. La chaleur a été si forte à Drée qu’une partie des ormeaux ont perdu leurs feuilles ; la chaleur est montée à 49 degrés et la fontaine qui amène les eaux au château de Mademoiselle ne donnait presque plus et nous a donné un peu d’ennui mais il vient de pleuvoir et tout va un peu mieux.

Il a fallu payer 18 journées de travail pour creuser un fossé et faire venir une petite source dans la fontaine.

 

In Archives de Drée (Merci à Claude pour cet immense travail)

La fleur au fusil

 

Dans les environs de Saint Dié des Vosges, début de la guerre de 1914 pour le 21e Bataillon de Chasseurs à Pied (BCP) où venait d’arriver mon grand-père :

4 août, 2 heures, télégramme du Général de Corps d’Armée : « on signale source certaine Allemands attaqueraient sur toute la ligne 4 août 1 heure »

L’attaque annoncée n’a pas lieu (heureusement d’ailleurs vu que le télégramme est arrivé à presque 3 heures.)

A 15 heures, on signale 12 hussards ennemis à 8 km à l’est du cantonnement et, à 15 h 30, une colonne d’infanterie. Branle-bas de combat ? Le renseignement provient « de jeunes gens » et un douanier qui arrive au cantonnement n’a pas vu d’infanterie…

A 19h, le général de Brigade transmet le compte-rendu du commandant de 21e BCP, en précisant que les renseignements qu’il contient atténuent sensiblement ceux transmis précédemment qui « contenaient d’ailleurs quelques invraisemblances, par exemple tenue bleue annoncée. »

Dans ces conditions, le général a l’honneur de demander à son supérieur s’il n’y a pas lieu à surseoir au mouvement précédemment prescrit pour un régiment de sa Brigade qui devait remplacer des Chasseurs sur certains points de la ligne. Le général est circonspect : « il est douteux qu’un appel venant de ma part serait suivi de résultats. » Enfin, c’est vous qui voyez… mais si l’ordre de mouvement est maintenu, « je vous serais reconnaissant de m’en faire aviser par téléphone. »

A cela s’ajoute le fait qu’il ne connaît pas la situation exacte du 21e BCP. « Il y aurait peut-être avantage à envoyer un officier en automobile auprès du commandant » pour savoir.

Bon. Il y a quand même une bonne nouvelle aujourd’hui : on a reçu de la Division 30 exemplaires d’une note sur le tir contre les aéronefs.

Le 5 août, c’est le maire du village de Merviller qui remet au général de Brigade le message du Président de la République qui commence par ces mots : « la France vient d’être l’objet d’une agression brutale et préméditée qui est un insolent défi au droit des gens… »  Pourtant, ici, « on n’a plus rien vu depuis hier 15 heures », dit un poste de contrôle à Badonviller. Le receveur de Blamont ne voit plus rien à la frontière. Les gardes forestiers, les douaniers et les gendarmes de la frontière « ont dit avoir reçu l’ordre de se retirer. » Le commandant du 21e BCP? Rien, il n’a aucun renseignement du côté de Raon sur Plaine.

A 9h15, on signale le passage d’un biplan venant du sud, de nationalité inconnue…
À 11h10, c’est un biplan qui vient du nord, en volant très haut (et donc de nationalité inconnue). Voilà des précisions stratégiques.

Dans la nuit du 6 au 7 août, un Dragon français qui portait un message est blessé d’un coup de fusil par une sentinelle française. Le 8, le général de Division prie le général de Brigade de « vouloir bien prendre les mesures nécessaires » pour éviter de telles méprises, « sans diminuer l’élan et l’initiative dont font preuve les bataillons de Chasseurs. »

Le 9 août à 6 heures, on entend une fusillade et des coups de canon qui semblent dirigés contre un monoplan français. A 10 h 05, le 21e Corps d’Armée informe par téléphone que cet aéroplane a signalé une Division de cavalerie ennemie à l’endroit même où on l’a pris pour cible. Mais à 11 heures, le général du 21e Corps d’Armée prie le général de la 6e Division de cavalerie de vérifier la présence d’artillerie ennemie dans le secteur d’où sont partis les coups de canons (12 coups, précise-t-il). Des fois que ce serait encore les Français qui auraient tiré sur l’avion ? Ben, mon général, ça va être dur vu que le bureau de poste de Luneville refuse de nous mettre en communication avec ceux des nôtres qui sont plus proches du lieu de tir. Ah si ! quand même, en insistant beaucoup, on a pu joindre « tant bien que mal » un planton qui se trouve à la cabine de la localité et la réponse est : « nos batteries n’ont pas tiré. » Ouf !

À 21 heures, le général de Division prévoit une reprise des opérations ennemies. Il faudra donc « Résister avec vigueur en cédant seulement lorsque la résistance est devenue manifestement impossible. Dans le mouvement de repli, se retirer (…) sans se laisser entraîner par les unités voisines. Les directions de repli sont données seulement à titre d’indication et on doit profiter de toutes les occasions pour faire tête à l’ennemi. Dans le cas où ce dernier s’arrête, ou bien ralentit le mouvement en avant, chercher aussitôt à reprendre l’offensive pour limiter son action. » Il suffisait de le préciser !

Le temps passe… le 20 août, pour assurer la surveillance du massif du Donon, le général de Division prescrit que deux patrouilles quotidiennes partiront inspecter les environs. Pour éviter qu’elles se tirent dessus, elles « se reconnaîtront au moyen d’un signal (képi au bout du fusil agité de droite à gauche.) » Alors là…

FR

 

source : JMO de la 25e Brigade d’Infanterie

Vegan s’abstenir

 

Un vrai tohu-bohu dans les rue de la Clayette au printemps 1795, Germinal de l’an III, républicainement parlant : le sieur Gaillard, boucher de son état, répand un peu partout que la veuve Montagnon, bouchère elle aussi, vend du bœuf qui a le charbon ! Et, comme de juste, plusieurs pratiques de la veuve viennent lui en faire le reproche et même lui rapporter la viande achetée chez elle.

 

1795beuteunerie

Diable ! si les bouchers cherchent à empoisonner leurs pratiques !

La municipalité, alertée par tout ce tapage, fait vérifier l’insinuation qui se transforme en calomnie quand on s’aperçoit que le bœuf abattu quelques jours plus tôt était en bonne santé.

On se retrouve donc devant le juge de paix, où Gaillard la joue un peu faux-cul :

– Mais pas du tout, je n’ai jamais insinué une chose pareille. La meilleur preuve c’est que je voulais moi-même en acheter à la veuve Montagnon pour mon commerce.
– Ah oui ? mais il y a quinze témoins qui diront le contraire !
– Qu’on fasse entrer les témoins.

Là, ce n’est pas flagrant : entre celle qui ne sait strictement rien et celle qui n’a rien entendu dire… Une fois qu’on a éliminé celle qui ne se rappelle pas bien ou celle qui a juste entendu dire qu’on avait dit… Que reste-t-il de l’enquête ?

Il y a quand même des gens qui peuvent confirmer les faits, et même rapporter que la femme du boucher calomniateur se réjouissait de récupérer toute la clientèle de la concurrence qui vendait de la « beuteunerie »*.

Conclusion ? Le calomniateur sera condamné à déclarer publiquement qu’il avait faussement et calomnieusement dit que le bœuf tué par la veuve Montagnon avait le charbon.
Et cinquante livres d’amende.

Mais au jour convenu pour cet aveu, le boucher calomniateur ne se présentera pas…

* De « beuteune » : viande avariée, odeur pestilentielle (voir)