Pouvait-on guérir de la rage avant Pasteur ?

La réponse est OUI : vers 1780, on fabriquait à Tullins un remède contre la rage.

La rage… une belle saleté qui emportait les malades dans d’horribles souffrances et provoquait le désespoir des proches qui devaient « se résoudre à voir mourir l’enragé entre deux matelas » (Docteur Luc Hopeneau)

Difficile d’imaginer que, jusqu’à la découverte du traitement de la rage par Pasteur en 1885, personne n’ait rien tenté.

Aux Archives de Saône et Loire, dans un dossier portant sur les maladies, épizooties et affaires agricoles, on trouve un curieux rapport d’un certain Revillon envoyé spécial de Monseigneur l’Évêque de Mâcon qui l’a chargé d’enquêter sur les possibilités de soigner la rage :

On annonça dans les papiers publics de 1777 un nouveau remède contre la morsure des chiens enragés. La base de cette préparation est un insecte appelé par les naturalistes    « sacaraboeus aneloutho »

Monseigneur l’Evêque de Mâcon, toujours attentif aux choses qui peuvent être utiles aux citoyens de cette province, me chargea de voir si l’on pouvait trouver cet insecte. Comme la saison était avancée, il ne me fut pas possible d’en faire une récolte suffisante.

Il me dit alors d’écrire en Prusse pour m’en procurer. En donnant cette commission, je priais un médecin du Collège de Berlin de me marquer la confiance que l’on pouvait accorder à ce remède.

Il me répondit qu’une des conditions essentielles à la réussite était qu’il fut administré dans les vingt quatre heures de la morsure, mais que l’on pouvait le faire prendre un peu plus tard avec moins de certitude.

Le premier malade sur lequel j’en fis usage fut un nommé Perier, charretier. Cet homme avait été mordu il y avait plus d’un mois. Il était sans inquiétude sur cet accident, il avait continué son métier. Aux premières impression d’hydrophobie, il se méprit sur sa situation et ne demanda du secours que la veille de sa mort. Je lui appliquai le remède. Comme il avait déjà horreur des boissons, il me fut impossible de lui faire prendre une ample infusion de fleurs de sureau, qui est recommandée. Il périt. J’observai seulement que l’accès qui termine cette affreuse scène ne fut pas augmentée par le remède.

Le jour que Perier fut mordu, il était dans un cabaret à Saint Laurent avec le sieur Perraud, habitant de la paroisse de Grièges en Bresse. Le même chien, au même instant, mordit à la main le sieur Perraud. La mort de Perier donna de vives inquiétudes sur son sort. Sa famille me pria d’aller le voir. Il était malade et ses parents regardaient déjà les maux dont il se plaignait comme les signes précurseurs de l’hydrophobie. Après l’avoir examiné attentivement, je m’assurai qu’il avait une fièvre double tierce. Je lui donnai le remède en lui disant que c’était un fébrifuge. Il fut violemment purgé, la fièvre passa et il n’a eu aucun accident.

Au mois de janvier 1779, il vint un homme de Tournus me demander le remède pour le sieur Buchalet. Il y avait sept jours que Buchalet avait été mordu par un chien très gravement à la joue et à la cuisse. Il était aux soins de monsieur Débona. J’adressai à ce médecin la composition et les instructions que j’avais reçues de Berlin, je le priai de me faire savoir l’effet qu’ aurait produit et la suite de cette maladie. Monsieur Débona me marqua deux mois après que Buchalet était parfaitement rétabli et que le seul effet sensible qu’il avait aperçu du remède était un écoulement fort abondant d’urine ; que cet écoulement avait duré vingt quatre heures, sans douleur et que le malade avait repris ses occupations.

Le 20 octobre 1779, une fille du vigneron de monsieur Dufour à Saint Clément, âgé de neuf ans, fut mordue par un chien étranger. Ses parents ne firent aucune attention à cet accident et il s’était écoulé déjà trente cinq jours lorsqu’ils en instruisirent madame Dufour. Cet enfant se plaignait de douleurs dans la gorge et de difficulté à avaler. On parvint à force de prières et de promesses à lui faire prendre le remède mais il fut impossible de la faire boire. Soit répugnance ou fantaisie, elle ne voulut jamais s’y soumettre.

Je ne vis pas que son état devint plus fâcheux. Les urines coulèrent librement, elle vécut encore cinq jours et elle périt avec les accidents de l’hydrophobie. [ j’ai un doute : cette enfant Dufour qui décède fin 1779 de la rage, malgré l’intervention de Revillot, ne figure pas sur le registre des décès de la paroisse de Saint Clément…]

La mort de cet enfant, la difficulté de placer le remède dans les conditions que l’on m’avait indiqué me faisait craindre d’échouer lorsque monsieur Rubat du Merac me parla d’un breuvage que l’on débitait à Tullins en Dauphiné. Il m’ajouté qu’on lui en avait fait les plus grands éloges et qu’il en avait la recette. Il eut la complaisance de me la communiquer.

Malgré le peu de confiance que l’on doit accorder aux différentes compostions que le public débite, je crus qu’il fallait s’arrêter aux observations pour le traitement d’une maladie où la médecine est encore obligée de se livrer à l’empirisme.

Afin de ne rien négliger, et pour remplir les vues bienfaisantes de Monseigneur l’Evêque, j’écrivis à un monsieur de ma connaissance à Grenoble. Je le priais de demander aux médecins de cette ville ce qu’ils pensaient du remède de Tullins et s’ils en avaient vu des effets marqués, si enfin l’on pouvait y compter dans les cas de morsure de chiens enragés. Pour savoir si la formule que l’on m’avait donnée était conforme à celle  des médecins du pays, j’en demandais la recette.

Mon ami me répondit que ces messieurs l’avaient assuré que je pouvais y prendre la plus grande confiance et que, s’ils avaient le malheur d’être mordus, ils n’emploieraient pas d’autres secours.

La prescription de cette boisson est différente de celle que l’on avait remise à monsieur Rubat. Je m’en suis tenu à cette dernière et je vais rendre compte des traitements que j’ai faits.

Le 20 mai 1779, il vint chez moi une fille de vigneron de Saint Sorlin de monsieur Dauche, perruquier à Mâcon, âgée de quatorze ans. Elle avait été mordue par [un chien dont] il n’est pas possible de douter qu’il fut enragé. Il avait fait à la malade (…) deux blessures profondes à l’avant-bras. Je pansai les plaies et je lui donnai le breuvage qu’elle prit fort exactement. Elle jouit aujourd’hui d’une bonne santé et elle n’a eu aucun accident.

Le 20 septembre 1779, le curé de Varennes en Mâconnais m’écrivit qu’il avait dans sa paroisse quatre personnes qui avaient été mordues par un chien qu’il soupçonnait être enragé. Encouragé par l’expérience que je venais de faire à Saint Sorlin, j’allai à Varennes, je pansai les malades, je leur préparai le breuvage. Il fut pris avec beaucoup d’exactitude sous les yeux de monsieur le Curé [qui écrit le 28 novembre 1779] « quarante jours se sont enfin écoulés depuis l’accident funeste qui m’a si fort affligé et dont votre zèle et l’efficacité de votre remède ont probablement empêché les suites funestes qu’il aurait pu avoir.

(…)

Candidement, je me suis imaginé que ces faits étaient de notoriété publique (et que, finalement, la découverte de Pasteur n’avait rien de sensationnel !)

Après mel à la mairie de Tullins, qui a transmis ma demande, j’ai reçu cette réponse :

La mairie de Tullins me communique votre texte sur la rage – je suis historien local et auteur d’une revue semestrielle (http://regardstullins.free.fr/)

Je n’ai pas connaissance du fait mais consulterai nos archives.

Quelques jours plus tard, nouveau mel :

Je n’ai jamais entendu parler d’une personne de Tullins possédant une recette miracle contre la rage. Tullins avait en 1779, 3800 habitants et on y trouvait plusieurs médecins chirurgiens et apothicaires

Le chirurgien Charmeil dont le beau-père (M. Bérard) était apothicaire à Tullins première moitié du XVIIIè, a tenu un cahier contenant de très nombreuses recettes. Je n’en connais que quelques unes.

J’ai demandé à un membre de sa famille vivant actuellement en Angleterre de faire des recherches pour confirmer si cette recette est bien de Charmeil et, dans ce cas si l’on peut l’obtenir. Je vous tiendrai au courant de la suite qui sera donnée.

De mon côté, j’ai cherché sur le site de la Bibliothèque Municipale de Dijon  link (une référence, ce site, soit dit en passant…)

Après avoir indiqué « rage, Saône et Loire », je trouve :

Description () :
Taupenot, Lucien
La rage en Saône-et-Loire : prophylaxie et traitement avant Pasteur / Luc Hopneau. – p. 27-28.
* Sujets :
Rage ** France ** Saône-et-Loire
Issu de
71, n° 45, 1981

Sur internet, plusieurs site mentionnent ce monsieur, médecin retraité, que je contacte par téléphone et qui m’envoie un article (pas ma référence mais c’est toujours intéressant)

Il n’y est malheureusement question que de traitements plutôt fantaisistes, des invocations à saint Hubert, à sainte Vaubourg, un traitement au chlorure de chaux ou avec des  sangsues à l’anus et même l’application de la clé brûlante de l’église sur la plaie…

Merci docteur !

Je me retourne vers la BM de Dijon en leur demandant où je peux trouver la référence indiquée par leur site. On me répond :

Mais, ici ! à la Bibliothèque municipale de Dijon… et dans de nombreuses autres bibliothèques bourguignonnes.

L’article ne m’en apprend pas plus que ce que le docteur Taupenot m’avait envoyé quelques jours plus tôt. Merci quand même. C’est super internet, non ?

Mais bon, au final… qu’est-ce que c’est que ce rapport mystérieux qui évoque des traitements infaillibles d’une très redoutable maladie dont on ne trouve pas de traces aujourd’hui ?

Grâce à la perspicacité du chercheur de Tullins, on peut situer l’inventeur du breuvage miraculeux dont les effets thérapeutiques sont mentionnés par l’enquête de l’envoyé spécial de l’évêque de Mâcon :

CHARMEIL*, d’une dynastie de médecins, a consigné dans son livre de recette celle d’un antihydrophobique dont voici la composition :


Sommités fraîches ou sèches de grande et petite absinthe, de rue, pâquerette, sauge, scorsonère, écorce seconde d’églantier, de chaque une poignée, une pincée sèche de deux têtes d’ail, une poignée de sel de cuisine. On pile le tout et on le met dans 3 litres et demi de vin blanc.

La personne mordue prendra un grande verrée le matin à jeun pendant 9 jours consécutifs.
Il ne faut manger que 3 heures après et se promener dans l’intervalle.

Voici l’histoire de cette famille illustre :

Tout ça par Internet. C’est formidable, non ?… Merci aux Amis du vieux Tullins.

* une note de Joseph  Charmeil, pharmacien à Tullins   précise :

Depuis une époque reculée on prépare à Tullins un anti-hydrophobique dont le crédit s’est soutenu jusqu’à nos jours, mais sa préparation, étant tombée entre les mains de personnes étrangères à l’art de guérir et n’ayant pu faire une étude particulière des nombreuses substances qui doivent être employées à sa confection, a dû subir des modifications très variables et plus ou moins sensibles, soit par des substitutions, soit par un mauvais choix des articles à employer.

Ces considérations m’ont décidé à prévenir que m’étant toujours conformé à la formule primitive de ce remède demeurée entre les mains de mes aïeux médecins, je puis garantir la préparation et fournir au besoin des indications sur le grand nombre de personnes qui ont usé de l’anti-hydrophobique préparé par moi.

La dose de ce remède, qui est liquide et qui doit être proportionnée à l’âge et au tempérament du malade ainsi qu’on l’expliquera verbalement, est d’une verrée plus ou moins grande prise le matin à jeun pendant 9 jours au moins ayant soin d’agiter la base tous les soirs pour tirer au clair le matin la quantité qui convient à chaque prise. On ne doit manger que 3 heures après observant de se promener pendant cet intervalle. Si la soif survient, on boira de l’eau fraîche que l’on pourra légèrement sucrer. On évitera les aliments épicés et trop salés.

L’effet de ce remède sera d’autant plus certain qu’il aura été précédé de la cautérisation de la plaie. Le mode de cautérisation reste soumis à l’avis du médecin qui sera consulté mais comme il pourrait arriver qu’éloigné des secours de la médecine le malade voulut se pratiquer une opération, on donnera la préférence au fer rouge au feu, ou à l’acide sulfurique étendu d’eau.

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