1814, incursions de troupes ennemies en Brionnais

En cherchant dans les dossiers de la série U (justice) aux Archives de Mâcon, plutôt qu’un jugement qui aurait pu concerner un de mes ancêtres (comme plaignant bien sûr pas comme repris de justice !), je trouve un procès-verbal de pose de scellés par le juge de paix de la Clayette dans les bureaux du receveur de l’enregistrement, le 9 février 1814.

Le côté comique de la pose des scellés sur une porte condamnée de l’intérieur par des happes et des rayons ou sur une serrure bouchée par un morceau de bois m’avait fait presque oublier l’essentiel :

Dans les première lignes on lit que le receveur cesse ses fonctions « attendu l’arrivée des troupes ennemies en cette ville »

Des troupes ennemies à la Clayette ? Mais lesquelles ? Dans quels contexte ?

On se situe pendant la campagne de France, d’accord…

Mais pourquoi dans notre région ? …

Petit rappel : 1812 l’empire de Napoléon s’effondre
Jusque là victorieux dans toute l’Europe occidentale, Napoléon se fourvoie en Russie d’où il fait une désastreuse retraite à la fin de l’année.

Alors, le 27 septembre 1813, on rappelle par anticipation des conscrits pour remplacer les soldats morts, disparus ou abandonnés en Russie

Philippe Durix, le frère aîné de mon ancêtre, réformé pour défaut de taille en 1808, est rappelé comme120 000 hommes des classes 1808 à 1814.

Ce conscrit part à Nancy à la fin de l’année 1813. Il est ensuite réputé mort en activité. Où, quand… je ne sais pas

Le 19 octobre 1813, c’est la défaite de Leipzig, l’armée française repasse le Rhin.

Un mois plus tard, nouveau rappel de soldats : 300 000 hommes sur les classes 1802 à 1814, dont 150 000 en réserve en cas d’invasion et justement…

Le 21 décembre 1813, l’armée de Bohème de Schwarzenberg traverse le Rhin vers Bâle.

Puis le 1er janvier 1814, l’armée de Silésie traverse le Rhin vers Coblence et l’armée du nord passe par les Pays-Bas. L’objectif initial est Paris.

Mais le 6 janvier, Schwarzenberg donne un contre ordre à une partie de l’armée de Bohème qui devait se diriger sur Dijon pour l’envoyer maintenant vers Lyon via Bourg en Bresse où se trouve la Division du général Musnier.

Dès le 3 janvier, les premiers éléments de colonnes ennemies, plusieurs centaines d’hommes et de chevaux, avaient été observés sur la rive gauche de la Saône vers Chalon

Le 11 janvier, au moment où Bourg est prise par l’ennemi, Augereau part pour constituer l’Armée de Lyon dont il est nommé commandant en chef. Son but sera de remonter des troupes vers le Nord, le long de la vallée de la Saône afin, soit de prendre à revers le gros des troupes alliées, soit en tout cas de créer une diversion suffisante

Gustave de Damas (1) constitue à cette époque un corps franc de partisans : on lit dans le Journal de l’Empire du 1er février 1814 le texte suivant, écrit par Augereau à Charleville le 26 janvier :

« Les habitants du département du Rhône sont prévenus que l’Empereur vient d’envoyer auprès d’eux M. Gustave de Damas, l’un de ses officiers, pour former un corps de partisans. Cette troupe, destinée à inquiéter l’ennemi et à contribuer à le chasser du territoire, recevra la paie comme les troupes de ligne, et se partagera les dépouilles de l’ennemi. Les hommes qui le composeront seront libres de rentrer dans leurs foyers lorsque l’ennemi aura été chassé hors des frontières. MM les anciens militaires et les braves habitants du Rhône, qui voudraient faire partie de ce corps, sont invités à se présenter de suite chez M. de Damas, rue de l’Archevêché, nº 4, où ils seront enrôlés et recevront leur destination. » (2)

Le 1er février, alors que Napoléon subit une défaite à la Rothière (contre Blücher), des renforts sont envoyés à Beaune par Hesse-Hombourg… en vue de l’occupation, le 4 février, de Chalon.

Aussitôt, le département se couvre d’affiches où l’on apprend, entre autres choses :

« Dans une contrée qui vous touche, Chagny, a été fusillé un malheureux campagnard qui, égaré par des insinuations maladroites, avait fait feu sur un de nos détachements »

En fait de campagnard, Henri Nicolas Roch était bourrelier à Chalon. Il a été exécuté à Chagny le 4 mars à 5h ½ du matin, place de la ferté, en présence du percepteur et du curé qui a « exhorté le patient » comme l’indique (inhabituellement) l’acte d’état civil.

Un mois plus tard, l’Empereur décide par décret que « tout citoyen français qui serait pris par l’ennemi et mis à mort sera sur le champ vengé par la mort, en représailles, d’un prisonnier ennemi »

1814exécution de Chagny lieuLieu du supplice, en face du restaurant Lameloise

Le 5 février, le général Scheither envoie une colonne de Dragons à Charolles pour empêcher les rassemblements que les Français (à Charlieu) cherchent à organiser et surveiller les mouvements des troupes du général Legrand (rive gauche de la Loire)

Le 7 février, l’ennemi est à Charolles, Paray, Digoin
Le 9 février, Mâcon est occupée par Scheither
Le 12 février, la colonne de Dragons ennemis passe à la Clayette après avoir battu la campagne environnante jusqu’à Roanne. Le préfet de l’Allier s’inquiète auprès du ministre de la guerre de la progression de l’ennemi de l’autre côté de la Loire et demande une intervention de l’armée d’Augereau (sans résultat, semble-t-il)

Le 15 février, dans la matinée, l’ennemi prend possession d’Autun. Un document de la commune de Melay nous apprend que divers détachements des troupes françaises y ont été en station entre le 15 février et le 6 avril.

Au moment où l’armée de Lyon libère Mâcon et Bourg, le 19 février, les troupes autrichiennes et saxonnes quittent la Clayette. Le lendemain, les troupes ennemies quittent Paray et Charolles. La colonne de Dragons se retire en direction de Chalon en passant par Cluny et St Gengoux, avec difficultés d’après le Moniteur universel, ce détachement aurait été « assailli sur tout sa route par un grand nombre de cultivateurs excités par le tocsin. Beaucoup de cavaliers ont été tués ou pris et ceux qui auront pu se sauver ne parviendront à leur colonne qu’abîmés de fatigue et leurs chevaux sur les dents » Mais c’est sans doute de la propagande officielle !

Le1er mars, le receveur de Matour voit des troupes des puissances coalisées. Où ? il ne précise pas, mais ça n’a pas l’air de se rapprocher : d’un côté, l’armée de Lyon est à Lons et Morez… avant de poursuivre sur Dôle et Genève.

De l’autre, l’Armée du Sud créée par Schwarzenberg, 79 bataillons, se dirige vers le sud dans la vallée de la Saône pendant que les troupes françaises se replient sur St Amour et Bourg en Bresse.

Le 7 mars, alors que Napoléon remporte péniblement la bataille de Craonne (5400 victimes), Mâcon est reprise (pour la 3e fois). Le maire de Chauffailles annonce à ses collègues que « la troupe autrichienne forte de 4000 hommes se replie dans nos contrées »

Possible… une chose est certaine : deux détachements de l’armée du sud sont envoyés l’un à Saint Gengoux contre les partisans de Damas qui se trouvent du côté de Cluny (où ils sont intervenus les 6, 7 et 8 mars, d’après le Moniteur Universel.), l’autre à Charolles…

On comprend, bien sûr, que le receveur de Charolles se sente « forcé » de clore ses registres, d’autant que tous les fonctionnaires ont quitté la ville

Pendant ce temps, Napoléon est défait à Laon (6500 victimes), l’armée de Lyon est défaite à Mâcon… l’ennemi progresse vers Lyon

Puis 18, 20, 21 mars : défaites sur défaites de l’armée de Lyon

Lyon tombe, 4000 morts.

bataille de Lyon4

Le 20 avril, Napoléon fait ses adieux à Fontainebleau.

Ça ne se calme pas par ici où, pendant 10 jours, des troupes passent ou occupent, par exemple :

  • 500 hommes de cavalerie sont à Charolles « n’ayant ni foin, ni avoine, ni grain »
  • 1200 cavaliers sont attendus à Marcigny
  • 53 Dragons de Riesch sont attendus à Monceaux, y resteront jusqu’au 1er mai et seront remplacés par 80 Hussards de Hesse Hombourg (2 livres de pain, 2 livres de viande et 2 bouteilles de vin par homme et par jour)
  • 220 hommes de cavalerie sont nourris par les habitants de Chassigny
  • 300 hommes arrivent à St Igny de Roche
  • 1020 hommes (dont 46 officiers) passent la nuit à Tancon
  • Une colonne de 15 000 hommes est attendue à Charolles
  • Un détachement de 80 hussards autrichiens séjourne à St Julien de Civry jusqu’au 1er mai au soir
  • 120 hommes d’artillerie, leurs chevaux et 50 hommes d’infanterie séjournent à Curbigny pendant deux jours, à Baudemont, 100 hommes et 120 chevaux….

D’après le maire de la Clayette « plus de la moitié des communes du canton sont encombrées de troupes »

Occupation ça signifie aussi réquisition, et peut-être que l’ennemi se sent maintenant en position de réclamer largement. Par exemple, Winpfen réclame des effets d’habillement, une grande variété d’effets, on dirait un catalogue.

Le préfet relaie la demande en précisant que ces troupes sont dans le plus grand dénuement. Sans doute pas autant que les habitants de Saône et Loire

La répartition se fait en fonction des facultés de chaque arrondissement « eu égard aux maux et réquisitions que chacun a déjà souffert », précise l’arrêté préfectoral

Il faut croire que l’arrondissement de Charolles qui fournit entre le tiers et le quart de ce qui est exigé du département n’a pas assez souffert, on est content de l’apprendre !

Il y a d’ailleurs une bizarrerie dans cet arrêté : le total exigé des différents arrondissements est supérieur à la demande de l’occupant (par exemple, Autun, Chalon et Charolles fournissent 1750 souliers hongrois sur les 1000 demandés)

Le 30 mai, le changement, c’est maintenant : le sous préfet de Charolles obtient un congé, bien mérité…

Le 29 juillet 1814, le Procureur du tribunal de Charolles reçoit une lettre de Paris :

« J’ai pris les ordres du Roi, Monsieur, relativement à la demande formée par le tribunal que vous présidez, de la décoration du lys. Quoique cette décoration ait été d’abord presque exclusivement réservée aux députations, sa Majesté a cependant daigné accueillir votre demande avec la bonté qui la caractérise. Elle me charge de vous annoncer qu’elle autorise les membres du tribunal civil de Charolles à porter la décoration du lys… »

Au mois d’août, le sous-préfet par intérim (maire de Charolles) et le procureur s’envoient des noms d’oiseaux, à propos du rouissage du chanvre. Il n’y avait sans doute rien de plus important en ce moment….

Le 5 octobre 1814, les membres du conseil d’arrondissement de Charolles bénissent sans cesse la divine providence qui, après tant de calamités, rend à son peuple le meilleur des Rois

Le lendemain, ceux de Chalon souhaitent « que l’illustre race des Bourbons ne s’éteigne jamais. »

Un mois plus tard, le conseil d’arrondissement de Mâcon « peut donner l’assurance de la vive satisfaction, du bonheur que cet arrondissement a éprouvé depuis le retour de votre Majesté sur son trône. La France déchirée pendant 35 ans par des révolutions funestes, par l’anarchie et la tyrannie, par des guerres continuelles et toujours renaissantes jouit enfin de la paix que votre Majesté lui a donnée et à l’Europe.» (35 ans c’est 1789…)

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Dans les ouvrages d’histoire, la « campagne de France » oublie souvent les mouvements de l’armée de Lyon et l’action des partisans de Damas qui ont entraîné de grandes répercussions en Saône et Loire.

Le conseil d’arrondissement de Mâcon résume ainsi les événements :

Les alliés ont fait une invasion qui a couvert de leurs troupes notre département. L’arrondissement a été en proie à l’étranger, guerre, plusieurs batailles, incendies, épizooties (3), la mort, la faim, le pillage.

Peut-on associer les occupations du Charolais à l’existence des troupes françaises du maréchal Augereau et aux actions du corps de partisans de Damas ? Il semble qu’il y ait des connexions.

En tout cas, le retour des armées étrangères dans le Charolais après la chute de Lyon doit s’expliquer par le fait que la vallée de la Saône avait été pillée au delà de l’imaginable par les troupes et qu’il a bien fallu mettre d’autres populations à contribution.

Et en 1815… retour des troupes ennemies en Brionnais, pour chasser définitivement Napoléon qui a eu l’outrecuidance de revenir de son île !

En complément  : http://www.mediafire.com/listen/iuqw0qvm0h5qv39/Un_courant_d’air_à_Radio_Cactus.mp3

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1 – Claude Marie Gustave de Damas est né le 23 décembre 1786 à Montbrison (Loire). Il est le fils aîné de Casimir Abraham Claude Marie de Damas du Rousset (dit de Damas) (1759-1837), chevalier de Malte, et de Jeanne-Louise Henri d’Aubigny.

2 – Rue de l’archevêché c’est la rue Adolphe Max actuelle. Le 4 correspondait-il aux palais du cardinal Fesch, oncle de Napoléon ? Le sabre et le goupillon…

3 – Epizootie : à Chalon, on estime que 8000 bêtes ont péri

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