Pierre Durix, meurtrier

Dimanche 19 avril 1840

La nuit était tombée.

Dans la grande rue de la Clayette, près du quartier des Minimes, tout à fait à côté de la boutique du boucher Lespinasse, Jean Baptiste Loreau qui passait devant l’hôtel de la Préférence s’entendit appelé :

– Oh là, Gros Charles… arrête-toi donc !

Quelques instants après, Pierre Durix, marchand de porcs de Varennes entra à son tour avec un ouvrier menuisier de la Clayette pour boire une cruche de bière. Pierre Durix avait vingt-deux ans , un garçon pas très grand avec une fossette au menton. Les regards qui se croisèrent entre Gros Charles et Pierre Durix traduisaient bien l’animosité qu’ils se portaient mutuellement. La veille, ces deux-là s’étaient déjà accrochés dans la rue des Halles :

– Tu n’es qu’un gamin, jeta Pierre Durix, méprisant. Tu mériterais que je te donne une calotte.
– La paix ! ou on en finit d’une manière ou d’une autre, lui répondit Gros Charles.
– Veux-tu descendre sous l’étang ou monter au Cray pour finir comme tu l’entends ?

Dans la salle de l’hôtel, comme en prolongement de l’altercation de la veille, on entendit :

– Je viens ici parce qu’il y a quelqu’un qui m’en veut, annonça Pierre Durix à l’adresse de Gros Charles qui, pour l’instant, tournait autour du billard.

Quelques minutes passèrent sans autres échanges. Gros Charles était allé dans la cuisine prévenir la demoiselle Durieux qu’il y aurait peut-être une dispute dans son établissement, quand Pierre Durix se leva et s’adressa, avec ironie, à Gros Charles :

– Il est bien permis de sortir pour épancher les eaux ?
– Mais oui… Hier, à cause d’une fille, j’ai eu une défection… Je n’ai pas voulu frapper. Mais ce soir je suis bien décidé. Donne-moi le bras, on va sortir ensemble ! J’ai envie de me battre ce soir.

Un passant qui revenait de la boutique du débitant de tabac, vit sortir Gros Charles, qu’un camarade essayait de retenir.

– Laissez-les donc battre, c’est leur affaire… dit une voix à l’intérieur.

On les laissa sortir, en effet, mais il ne se passa pas longtemps avant qu’on entende dans la rue, plusieurs fois :
A l’assassin ! au secours !

A quelques pas, dans la pénombre, on devinait une ombre qui gueulait :

– Ce salaud, ce gueux-là, il m’a fait du sang !

C’était Pierre Durix qui se tenait les mains sur le visage.

– Partons de là, dit-il au menuisier de la Clayette qui se tenait à distance de la scène, un coude appuyé sur le mur d’un jardin.

– Du premier coup, s’esclaffa le menuisier… tu l’as foutu par terre !

(on n’y voit pas grand chose, n’est-ce pas ?)

Ils s’en allèrent chez un autre aubergiste boire une eau de vie. Mais Pierre Durix n’était pas tranquille…

– Je crois que je lui ai donné le coup de la mort, geignit-il.

Il envoya le domestique du cabaretier et le menuisier sur les lieux de la bagarre. On n’y voyait rien. Les deux messagers baladaient leur lanterne dans la rue quand le notaire et le receveur de l’Enregistrement qui finissaient leur promenade apparurent. Les paroles qu’ils entendirent indistinctement les troublèrent mais pas autant que la découverte qu’ils firent d’un corps étendu la face contre terre, baignant dans le sang.

Car Jean-Baptiste Loreau, dit Gros Charles, vingt-deux ans, ne s’était pas relevé de l’endroit obscur où il était tombé. Il était décédé, en quelques minutes, sous la fenêtre de la maison du boucher…

Quand les deux émissaires à la lanterne revinrent lui confirmer ses craintes, Pierre Durix se sauva par une fenêtre de derrière avec son camarade menuisier.

Le juge de paix arrivé sur les lieux presque au même instant avec quatre gendarmes ordonna qu’on lui amène les deux suspects… Le médecin appelé par le juge de paix constata que le cadavre portait quatre blessures, une à la tête (« faite au moment où le blessé rendait le dernier soupir », la plaie n’ayant pas saigné.), deux à l’avant-bras droit et la dernière à la cuisse gauche, oblique, de haut en bas, qui avait pénétré dans toute l’épaisseur du triceps fémoral, avait ouvert l’artère après avoir divisé l’aponévrose fasciatata…

– L’agresseur a été bien malheureux dans ses coups, fit-il observer, car il faut bien des coups frappés au hasard pour aller ouvrir l’artère crurale…

On ramena les deux fuyards. Le médecin examina également Pierre Durix qui n’avait que quelques écorchures et contusions.

Comment s’était passée la bagarre mortelle ? Pierre Durix prétendit que Gros Charles l’avait d’abord amadoué en lui demandant :

– Tu ne m’en veux pas, allez !

Mais au même instant, il lui portait un coup de couteau qui effleura le visage de son adversaire, juste en dessous de l’œil gauche, puis un second à la tête et un coup de pied à l’aine. Il l’attrapa aux cheveux avec les dents. C’est dans cette position que Pierre Durix donna le coup de couteau à la cuisse.  On ne trouva pas de couteau dans l’endroit où le malheureux avait succombé mais il avait dans sa poche, un ciseau.

L’ouvrier menuisier qui accompagnait Pierre Durix déposera, en sens inverse, que c’est ce dernier qui tenait Gros Charles la tête emprisonnée dans son bras et que, malgré l’obscurité, il a vu le blessé tomber après avoir décrit un arc de cercle, comme s’il cherchait par terre sa casquette…

Le concierge de la prison de la Clayette, un ancien militaire, se plaignit d’être dérangé en pleine nuit :

– Je ne suis pas payé depuis 1839, bougonna-t-il, et je suis toujours de garde.

Au mois de juin, Pierre Durix fut condamné à trois ans de prison  en bénéficiant de circonstances atténuantes : la justice considéra que l’accusé n’avait pas volontairement donné la mort à Gros-Charles… Il fut incarcéré à la prison de Clairvaux.

La famille de Pierre Durix quitta la région…

  • Pierre Durix est né à Varennes sous Dun, fils de Pierre et Louise Grisard. (ouf, pas de la famille…)

 

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