1816 Les manifestations d’hostilité au roi dans le Brionnais

On m’a dit que de nombreuses personnes n’ont pas pu assister à la 12e rencontre de la société savante HGSB le 5 juillet 2016 au château de Drée…

et donc à la passionnante intervention que j’y fis. C’est navrant.

présentation1

Aussi, pour compléter ce que l’incontournable site de Patrick Martin  a déjà fourni sur cette journée, le texte des diapos présentées :

dia1

Le contexte

En mars 1815 : Napoléon revient de l’île d’Elbe

À Lyon, il abolit la cocarde blanche, signe de ralliement royal

en passant par Mâcon où il dort à l’hôtel du Sauvage,
Il monte sur Paris  et reprend le pouvoir le 20 mars 1815
Louis XVIII s’enfuit.

une nouvelle coalition envahit la France. 150 000 hommes

l’ennemi promet d’être modéré

1815proclamation alliés

air connu…

le 18 juin, c’est Waterloo – le 22 juin, la 2nde abdication de Napoléon

Les envahisseurs ne voulaient que la paix ?
Napoléon lui-même en doutait déjà dans sa déclaration d’abdication

« puissent-ils (les ennemis de la France) être sincères dans leurs déclarations et n’en avoir voulu réellement qu’à ma personne »

De 150 000 hommes, on passera à  plus d’un million en septembre
Des Wurtembourgeois et des Hessois occupent la région de Charolles
On trouve même des croates à la Clayette
De Noblet héberge l’état major ennemi dans son château de la Clayette

Qui dit occupation dit réquisitions
il fallait nourrir ces troupes d’occupation : exemple de la réquisition du 30 septembre,
doublée 10 jours plus tard

Qui dit occupation dit pillage
Cas du « substitut » du maire de Chauffailles, battu de 27 coups de bâton « la nuit du pillage » et qui donne encore deux fois six livres à un sergent pour tenter d’apaiser ses chefs et lui épargner de nouveaux coups.

voir : 1815, nouvelle occupation de la France par les troupes étrangères

Aussi, en août 1815, Fouché fait un rapport au Roi :

Sire, les ravages de la France sont à leur comble, on ruine, on dévaste, on détruit comme s’il n’y avait pour nous ni composition ni paix à espérer.

Les habitants prennent la fuite devant des soldats indisciplinés,
les forêts se remplissent de malheureux qui vont y chercher un dernier asile,
les moissons vont périr dans les champs.
Bientôt le désespoir n’entendra plus la voix de l’autorité.

Cette guerre entreprise pour le triomphe de la modération et de la justice égalera la barbarie de ces déplorables et trop célèbres invasions dont l’histoire ne rappelle le souvenir qu’avec horreur ()

fin 1815, les armées se retirent mais tous les territoires en contacts avec les pays ennemis restent occupés, jusqu’en 1818

 

L’hostilité au roi :

dans ce contexte, le ressentiment se fait sentir

A Digoin, le confiseur se répand en menaces et injures contre les royalistes,
menaces contre les royalistes qu’il promet d’égorger avec un pic vin et de manger leur foie.
insultes contre le curé et son vicaire qui traversent l’Arroux dans une barque (il leur envoie d’ailleurs des militaires pour se faire traiter à volonté…)

Il chante des chansons injurieuses dans les cafés et y annonce le retour du père la Violette, surnom de Napoléon.

à Digoin toujours, le 27 août 1815, le contrôleur de la navigation sur la Loire organise un attroupement devant la maison du curé illuminée pour la fête de saint Louis, fête du roi… Le curé a aussi dessiné des fleurs de lys sur un transparent

« On dirait des oreilles d’âne, crie le contrôleur de la navigation. »
Il sera condamné en octobre pour « bruit injurieux nocturne troublant la tranquillité des habitants » – le juge hésite sur la qualification
Le 24 octobre 1815, Adrien Desmurger tuilier de Dyo se promène dans les rues de Charolles avec son shako portant aigle napoléonien et cocarde tricolore !

Toujours à Charolles, le receveur des domaines est suspecté d’être l’auteur d’une chanson

sur l’air de la Marseillaise, dont le premier vers est « France, qu’as-tu fait de ta gloire ». On n’a rien pour le prouver mais, sa conduite depuis le 20 mars 1815 (arrivée de Napoléon aux Tuileries), et ses écrits seraient « abominables » – il aurait appelé au meurtre des nobles et des prêtres et lancé des injures atroces contre l’auguste famille des Bourbons (selon le préfet qui écrit cela en octobre)

Au même moment, on placarde dans plusieurs endroits de Charolles des affiches sur lesquelles on lit

« Lâches ennemis de la France, tremblez voici l’heure du trépas, le grand Napoléon s’avance et les Turcs ont armé son bras. Vengeance !

Les autorités, confrontées à cette contestation, réagissent bien vite en faisant voter la loi du 9 novembre 1815 sur les cris, propos et écrits séditieux.

« Tous cris, tous discours proférés dans des lieux publics ou destinés à des réunions de citoyens sont répréhensibles toutes les fois que, par ces cris, ces discours, on aura tenté d’affaiblir par des calomnies ou des injures le respect dû à la personne ou à l’autorité du Roi, ou que l’on aura invoqué le nom de l’usurpateur »

On remarque qu’exprimer son attachement à un régime est aussi grave que de témoigner d’irrespect envers le roi !

Par ailleurs, la justice assimilera l’annonce d’une fausse nouvelle à un acte séditieux.
Ceux qui annoncent le retour de Napoléon ou qui dénoncent la vie chère… idem

si bien que tous les colporteurs de rumeurs, si nombreux dans la France du 19e siècle , deviennent des justiciables puisque colporter une rumeur revient à commettre un acte attentatoire à la tranquillité des Bourbons.

Enfin, et surtout, cette loi est appliquée rétroactivement.

Ensuite, la loi du 27 décembre établit les cours prévôtales, destinées à juger de certains crimes politiques ;

C’est à dire

les menaces contre le roi et sa famille,
la provocation directe ou indirecte au renversement du gouvernement
les réunions séditieuses.

les cours prévôtales jugeaient en dernier ressort
leurs sentences étaient exécutées dans les 24 heures ; la grâce, l’amnistie comme l’appel se trouvaient donc supprimées.

Si on avait un doute sur l’objet de ces lois, le préambule montre bien dans quel esprit elle ont été conçues.

C’est le roi qui parle :

« Nous eussions voulu laisser toujours la répression de tous les délits à l’action sage et mesurée des tribunaux. Mais après de si longs troubles, au milieu de tant de malheurs… de grandes passions s’agitent encore. Il faut, pour les comprimer, pour arrêter les désordres que produirait leur explosion, une justice plus rapide et des peines qui concilient la clémence et la sûreté de l’État. »

La justice plus rapide  c’était la cour prévôtale
Les peines « conciliant la clémence et la sûreté de l’État », c’était l’emprisonnement.

LES AFFAIRES JUGÉES PAR LE TRIBUNAL DE CHAROLLES : (très peu de cas devant la cour prévôtale)
Le 2 octobre 1815, un marchand de bois de Paray écoute la femme du cabaretier de la Fourche se plaindre des contributions. Il lui annonce qu’elle en sera bientôt débarrassée puisqu’une armée turque est annoncée dans les environs de Mâcon, dont les soldats n’ont qu’un œil au milieu du front ! la plaisanterie n’est pas appréciée par le juge
Le 4 novembre, un hongrois installé en France, saoul comme un polonais, invoque l’Empereur en passant par St Bonnet de Joux et injurie l’adjoint qui vient le faire taire
Le 4 novembre, un SDF se promène nuitamment dans les rues de Perrecy et annonce le retour de l’Empereur avec ses deux fils (l’illégitime Léon alors ?)
Le 12 novembre, un journalier, qui a bien bu de l’eau de vie, crie « Vive l’Empereur » à Toulon (apparemment chez un particulier mais peu importe…)

Toujours à Toulon, un mois plus tard, un marchand répète ce que des maçons étrangers lui ont dit : Bonaparte arrive à la tête d’une armée marchant sur trois colonnes, parvenue à Chalon.

Un autre l’a appris de cavaliers qui revenaient de la foire de Bourbon et il propage la nouvelle.

Dans les rues de Saint Bonnet, dans la nuit du 10 décembre, un attroupement de jeunes gens chante, pousse des cris séditieux et appelle au retour de l’Empereur. Parmi ceux-ci, on repère trois laboureurs de Suin et, en particulier, un qui lance des insultes singulièrement outrageantes pour le roi.

Le 26 janvier, les 3 laboureurs de Suin condamnés, que les gendarmes conduisent à la prison de Tournus, s’époumonent tout le long du chemin en proférant les mêmes abominations contre le roi. Surtout un (toujours le même !) bien que ses copains essaient de le faire taire en lui mettant la main sur la bouche (ça devait être gratiné !)
en février, mars et avril, un vigneron de Bourbon annonce le retour de l’usurpateur avec une armée américaine sur les bords du Rhin
Le 27 février, c’est jour de carnaval. Une réunion se tient dans le café d’Oudry. On porte des toasts en l’honneur de l’Empereur, on crie, on vocifère d’une façon outrageante envers le roi, on chante tellement fort que ça s’entend dehors… La « clameur publique » désigne le receveur des contributions comme l’instigateur de ce rassemblement séditieux. Il aurait, pendant ses tournées professionnelles dans la campagne, annoncé le retour de Napoléon pour la mi-carême
Le 24 mars 1816 , 4 bateliers partis de Chalon pour apporter un chargement de vin à Digoin chantent tout le long du trajet des chansons outrageantes et invoquent l’Empereur !

Le 18 avril, un fermier montre une pièce à l’effigie de Napoléon dans un cabaret de Neuvy-Grandchamp et crie à la cantonade « il règnera, il règnera ! »
Le 6 mai, un tailleur de Genelard crie plusieurs fois « vive l’Empereur » à la foire de Perrecy
Le 11 mai, cette fois les américains sont annoncés à Grenoble par deux client d’un café à Chalmoux.

Et, le pire, c’est qu’ils disaient : « bon, bon, on aura notre tour, il y a assez de temps qu’on nous moleste »
Encore plus grave : « roule ta bosse, cotillon » (expression qui vise le roi).
Enfin, un des deux, embrassant une pièce de monnaie disait « mon petit que je t’aime ». Cependant, personne n’a pu dire quelle était l’effigie de la pièce.

Le même jour, un gars de St Bonnet vient à la Guiche et y annonce le retour de Bonaparte dans un char de fumier

Au même moment, un sabotier de Bourbon annonce aussi l’arrivée des américains et ajoute qu’on ne peut plus manger de pain depuis que le roi est sur le trône. Il écope de 2 ans de prison. On ne sait pas ce qui était le plus grave aux yeux du juge

Le 15 mai, un ancien militaire porte un shako avec une cocarde tricolore cachée sous la cocarde blanche à Saint Bonnet de Joux
Un jour de juillet 1816 que des clients se plaignaient de tout ce que l’occupation leur coûtait, le cabaretier de Saint Symphorien des Bois lança à la cantonade :
— Ah ça ! Napoléon vous aurait déjà remboursé ! Le Roi n’est pas si bon qu’on le dit, on est volés sur tous les bouts ! Moi, je voudrais qu’il n’y ait pas plus  de rois  que de merles blancs, en France ou ailleurs…

On l’arrêta, ce qui échauffa ses humeurs à tel point que, tout le long de la route jusqu’à la prison de Charolles, il hurlait des propos les plus séditieux, à voix très forte devant certaines maisons où il comptait sur des alliés qui auraient peut-être essayé le coup de force pour l’enlever des mains de la gendarmerie.

Et si les gendarmes le menaçaient, il répliquait :
— Vous me conduisez en prison mais c’est inutile ! je redirai la même chose en sortant…

C’est à dire deux ans plus tard !.

Le 26 juillet, un marinier (déjà condamné dans le Nièvre en février) annonce à Cronat que Napoléon n’est qu’à 3 lieues de Lyon et qu’il faut promptement préparer les subsistances de sa troupe
le 3 septembre 1816, un meunier de Mussy, qui avait bien bu tout le long de la route jusqu’à Chauffailles, s’écrie sur le marché :

A bas le Roi, à bas la calotte.
Et quand le maire l’arrête, il proteste : L’Empereur nous faisait vivre, le roi ne fait que des guenillards. Il conclut par un solennel « vive l’Empereur »
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Ce sera plus difficile de faire condamner un journalier de Briant qui « aurait invoqué le nom de l’Empereur » . (27 septembre 1816)
Quelle mouche avait piqué le maire d’Anzy le Duc qui s’en prit à ce journalier tranquillement occupé à battre du grain dans une grange avec d’autres, en le menaçant de cinq ans d’emprisonnement parce qu’il y aurait invoqué le nom de « l’usurpateur » ! L’interpellé se défendit en ridiculisant un peu le bouillant agent de l’ordre :
Je ne peux pas parler de Lazare Bordat ? Celui qu’on surnomme « Bonaparte » ? Ce qu’il ne faut pas faire, quand même !
Un autre demanda au maire ce qui interdisait de dire, chez soi ce qu’on pense…
La Loi pourtant bien sévère n’allait pas jusqu’à interdire de tenir librement tel propos qu’on voulait. C’est ce que rappela le juge, mais il fallut aller jusque là…

1815_1816condamnations2

Pendant ce temps… à Mâcon, après avoir rendu grâce à la providence pour le retour de sa majesté sur le trône, le conseil d’arrondissement s’en prend aux mauvais hommes qui ne partagent pas cet enthousiasme : « qu’ils s’éloignent à jamais. Que les moins coupables, s’ils veulent vivre parmi nous s’attendent à voir nos bras les repousser pour peu qu’ils s’éloignent du respect que nous portons à l’auguste dynastie des Bourbons »

c’était en juin 1816
(pas trouvé de déclaration similaire de la part du conseil d’arrondissement de Charolles)

Bien que ça se passe loin du Brionnais, à St Cernin du Plain, le graffiti épinglé sur la porte d’une maison mérite le détour :

L’aigle apporte la clé de l’île à l’Empereur
Voyez cet aimable drapeau tricolore, s’il a le bonheur de réussir nous serions très heureux

(n’est pas repris dans le jugement : monsieur le maire vous avez chié au ?)

un autre aigle (qui paraît endormi)  cette petite aigle dort, son réveil fera trembler tous
au côté du Turc :
voyez le grand Turc avec sa cocarde rouge, son fusil à son côté, son sabre à son côté pour vous percer

Napoléon le Grand, le père des bons enfants
Nous vous prenons sûr et certain tous pour des brigands, vous ne ferez jamais de vieux sang (« os », rapporte le jugement).
Vive Napoléon
Victoire

L’auteur est mineur, il nie… Il est condamné sur ses opinions supposées !
Aujourd’hui, l’art. 24 de la loi du 29 juillet 1881 (liberté de la presse) dispose que tous cris et chants séditieux proférés dans des lieux ou réunions publics seront punis d’une amende de 1500 euros.

On peut sans crainte crier Vive Lempereur….
… Adjoint au Maire de Curbigny en 1812

1816 : année sans été pendant laquelle des perturbations sévères du climat détruisirent les récoltes dans la France qui ne s’était pas encore rétablie des guerres napoléoniennes.
Illustré par le calendrier de juillet
Les perturbations sont imputées à l’éruption du Tambora (Indonésie) qui chargea l’air de cendres, comme le montre les tableaux de Turner (plus tard)

famine   et même émeutes, dans certaines régions (pas en Saône et Loire)

Le préfet de Saône et Loire indique cependant que les récoltes couvriront seulement les 2/3 des besoins d’une année commune, étant précisé que 1815 était déjà une année déficitaire d’un cinquième à cause de l’occupation étrangère.
Une grande partie des grains et farineux destinée au bétail sera conservé pour l’alimentation humaine.

Même si le préfet ne craint pas une disette, il conclut (à l’intention du ministre de l’Intérieur) que la gêne extrême de tous obligera le Département à une grande activité de prévoyance.

Voilà pourquoi il recommanda officiellement de donner à tous ceux qui souffraient de la faiblesse des récoltes en 1816…
… la soupe économique

d’après lui, cette soupe bonne, agréable au goût et très nourrissante suffit pour la nourriture de six personnes qui doivent en prendre moitié pour dîner et moitié pour souper.

Le maire de Mâcon, empressé d’employer cette soupe dite « dauphinoise » pour les vieillards, les indigents et les invalides, a eu l’idée géniale de la faire tester par… des prisonniers auxquels on promet une indemnité !

C’est ce qui sera fait fin décembre 1816 à la prison de Mâcon.

Le 26, ça rate : la soupe a un peu brûlé…
Le 27, les prisonniers trouvent la soupe bonne mais insuffisante pour les nourrir
Le 28, on augmente un peu les proportions de farine (le concierge la prison se rend spécialement chez le Préfet pour obtenir cette dérogation) et les prisonniers se déclarent satisfaits

La commission administrative de la prison donne un avis favorable
Bon appétit

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