Noël à Ozolles

Il y a longtemps, bien avant la Révolution, à mi-chemin entre Bois Sainte Marie et Charolles se trouvait un château avec tous les attributs de la féodalité : fossés, pont-levis, tourelles, poternes, mâchicoulis, créneaux… Rien ne lui manquait, pas même un châtelain hautain et cruel, capable au besoin de détrousser le vilain assez hardi pour voyager de nuit sur  ses terres.
Ce château des plus pittoresque, bâti sur un flanc d’une montagne, dominait une vaste et belle prairie coupée par les eaux d’une rivière tortueuse, tandis qu’il était dominé par les chênes superbes d’une forêt vierge encore. Puis, sur son côté, un ravin dans lequel se roulaient en bondissant avec fracas jusque dans la vallée les eaux qui s’échappaient d’un large étang creusé sur le sommet du mont.

ozolles

Le 24 décembre d’une de ces lointaines années, à la tombée de la nuit, retentissaient encore dans la forêt des fanfares, des cris, des voix et des hurlements qui s’appelaient, se répondaient, se mêlaient et s’éteignirent pour faire place à de sourdes rumeurs. Puis, soudain, une fanfare éclatante sonna et, quelques instants après, on vit arriver à l’extrémité de l’avenue du château, chasseurs, chiens et valets portant en triomphe un énorme sanglier. C’était haut et puissant seigneur baron Rodolphe qui rentrait au manoir, accompagné de plusieurs gentilshommes, ses amis, qu’il avait invités à une chasse à la grosse bête.

Les nobles seigneurs ayant mis pied à terre, laissèrent aux valets le soin de leurs chevaux pour gagner les salles basses du château où le dîner les attendait et, sans songer à réparer le désordre que la chasse avait apporté dans leurs vêtements, ils prirent place autour d’une table surchargée de mets recherchés et de vins exquis. Car on ne reconnaissait point ici l’empire de l’étiquette. On se piquait d’avoir conservé les habitudes et les mœurs rudes  et farouches des hommes de guerre du moyen âge plutôt que de suivre les élégantes manières, le ton et les modes alors adoptés par les gens de la cour. Le baron Rodolphe y menait grand train, mais c’était un train d’enfer : la table, le jeu, la chasse et parfois la chasse aux manants occupaient tous les instants des hôtes du castel. Aussi, quand il y avait liesse au château, tous les villages au dessus duquel il planait étaient plongés dans une morne tristesse car jamais ces grandes joies ne se terminaient sans qu’il ne tombât quelques grands malheurs sur la tête de leurs pauvres habitants.

C’est que le fier baron et se nobles amis connaissaient bien tous leurs droits : hé quoi ? ces manants n’étaient-ils pas tous pour les servir ? Est-ce que ces espèces d’hommes avaient quelque chose en propriété ? leur vie même ne leur appartenaient pas !

Brûler les moissons, les chaumières, prendre pour but de leurs mousquets les bestiaux ou la tête d’un paysan, enlever des femmes et des filles… c’était pour ces orgueilleux seigneurs des passe-temps auxquels ils se livraient volontiers.

Ah, sans doute, tous ces crimes ne leur étaient pas permis mais comment invoquer des lois devant des juges à la solde des puissants seigneurs ?

Et puis, il faut le dire, ce terrible castel ne renfermait pas un seul de ces anges que le créateur a placé à côté de chaque homme . Non. Il n’y avait pas non plus une femme, une seule femme car, même avec de la bonne volonté, on ne pouvait accorder ce nom à Berthe, une vieille forme humaine, une mégère, la gouvernante de monseigneur le Baron Rodolphe, qui l’avait élevé au jeune âge qui l’avait rendu orphelin. Toute l’acariâtreté et la violence de  son caractère lui avait inspiré une répugnance invincible envers toutes les femmes, qui l’avait résolu de ne jamais se marier. Il était arrivé à sa 36e année sans que cette résolution n’ait été ébranlée.

– Hé bien ! mais j’y pense, messieurs… nous sommes aujourd’hui le 24 décembre. Si nous continuions notre souper en forme de réveillon jusqu’à l’heure de la messe, nous pourrions nous donner le plaisir d’aller l’entendre. Qu’en dîtes-vous ?
– Vivat, baron ! Vivat ! excellente idée.
– Hé bien nous irons ouïr la messe. Vous pourrez y passer en revue toutes les filles de mes paysans et vous pourrez faire là hardiment vos choix.
– Oh, baron, se hasarda à souffler un gros personnage assis à deux places de Rodolphe…
– Eh quoi chevalier ? devenez-vous pudibond ? Il n’y a pourtant pas déjà longtemps que vous ai vu enlever une péronnelle. Était-ce pour la remettre à madame l’Abbesse votre sœur ?
– Enlever une fillette lorsqu’elle est gentille, cela est permis. Mais dans la maison de Dieu, c’est autre chose.
– Allons, messieurs, la paix soit entre nous. Ceux qui voudront prier prieront ; ceux qui voudront mieux occuper leur temps, à leur guise ! A nos santés !

Bien dit répétèrent tous les convives, à l’exception du chevalier. Pendant que les verres se choquaient de nouveau et que les rires et les bruyants propos reprenaient de plus belle, Rodolphe s’enquit.

– Emeric, va donc trouver le vieux chapelain d’Ozolles et dis-lui qu’il ne commence pas sa messe avant mon arrivée à l’église.
– Monseigneur sera obéi.

Ce qui fut dit, ce qui fut fait entre ces paroles et le moment où ces hommes songèrent à se rendre à l’église est impossible à raconter. Vainement la cloche de l’église avait appelé ces fidèles, le son d’airain n’avait pu se faire entendre au milieu du bruit infernal qui s’échappait de cette salle où l’orgie était parvenue à un paroxysme effarant. Enfin, le baron prévenu par son écuyer que l’horloge avait sonné minuit depuis longtemps, se leva et prit son mousquet sans lequel il ne sortait jamais. Les torches furent allumées pour se rendre à l’église, à quelques cent pas de là. C’est à peine si ces hommes à la tête enivrée pouvaient marcher. Il y en eut même qui tombèrent en chemin, les jambes molles, sans que leurs compagnons ne s’aperçoivent de leur disparition.

Bientôt le baron arriva devant l’église avec sa troupe…. dans quel état ! La messe était presque terminée lorsque les valets ouvrirent la porte de l’église. A la vue de ces hommes, le chapelain s’arrêta au milieu de la bénédiction finale, les paysans n’osaient quitter leur humble posture….
Un rugissement s’échappa de la poitrine du baron

– Hé bien, est-ce comme ça qu’on m’obéit, pendant que le vieux prêtre se préparait à finir son oraison. Pourquoi, damné, as-tu violé l’ordre de ton seigneur ?

Il allait répondre mais le baron avait saisi son mousquet et le vieillard au cheveux blancs tomba sur l’autel qui fut inondé de sang.

Le lendemain, une foule furieuse envahissait le castel à la pointe du jour… Il était désert. On n’a jamais revu Rodolphe.

 

 

Si vous allez à Ozolles, vous verrez, à quelque distance du village, une petite chapelle. On y vit longtemps, sur une porte, la trace de la balle qui avait transpercé le vieux prêtre.
Quant au château, il a été démantelé, puis est tombé en ruines. Il n’y a plus aujourd’hui qu’une habitation qui servit au fermier de l’ancienne seigneurie.

D’après un article publié en 1839 dans les Petites Affiches Charollaises, ce récit est-il authentique ?  Si quelqu’un a des pistes…
Rodolphe était dit « baron de B. » vivant au château de M. Les indices sont plutôt maigres.
Le village d’Ozolles était, à cette époque, situé autour de saint Martin.

ozolles-saint-martin

dans le hameau saint Martin

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Un commentaire sur “Noël à Ozolles

  1. c’est énorme. même si c’est faux, ton texte nous plonge très bien dans un possible, on s’y croirait.
    Le baron qui disparait ; on aimerait connaître cette étape où il dessaoule et ne voit que la fuite comme issue, pour devenir quoi ?

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