Maudite soit la guerre

Auguste Dury, cousin de mon grand-père paternel, disparaissait le 2 octobre 1915 lors de la bataille de Champagne. Jamais retrouvé.

Témoignage d’aumônier :

 J’avais une quarantaine d’hommes à ma disposition que je divisais en trois groupes pour parcourir méthodiquement le champ funèbre. Les premiers cadavres que nous découvrons datent de combats livrés six mois plus tôt. Tombés entre les lignes, nos malheureux compatriotes ont attendu tout ce temps une sépulture, une pelletée de terre qui recouvrira leur dépouille. Plus aucun signe d’identité ne permet de donner un nom à ces braves. Une grande croix dominera ce lieu dont les hôtes oubliés disparaîtront bientôt dans l’humus du sol : sur deux planches nouées d’un fil de fer j’inscris « Douze soldats français reposent ici, une vingtaine dans le voisinage. Que Dieu recueille leur âme ? »

Les cadavres récents sont moins affreux. Ces clairs visages de vingt ans riaient encore il y a quelques jours. Ils pensaient à la bataille sans souci. A peine en marche, ils furent fauchés au commencement de l’assaut, cent mètres en avant de nos lignes. Tout leur élan a été brisé par un morceau de métal, tout leur rêve.

 
Peu de corps sont gravement mutilés. Nous détachons les plaques d’identité suspendues au poignet ou au cou pour les fixer à la croix de chaque tombe. Une fiche sera jointe au paquet de souvenirs que l’on retire de chaque défunt, inestimable richesse pour ceux qui les pleurent.

 
Il n’est pas facile de procéder à cette exploration. Les capotes sont boutonnées, raidies par l’humidité, enveloppées d’un réseau de courroies auxquelles sont suspendus sacs, cartouches, bidon, musette. Le sang et la boue coagulés revêtent les poches d’enduit. Les soldats cachent dans leur vêtement de dessous les objets les plus précieux. Nous les déshabillons  pour aller chercher jusque dans une pochette de la chemise ou dans une doublure de pantalon la médaille qui fut cousue par une main pieuse, le portefeuille bourré de lettres familiales. On retire tout pêle-mêle, du linge, du tabac, du papier à lettre, un bout de chandelle et les papiers, carnet de route, images de piété, portraits… Paperasses froissées, flétries, détrempées par la pluie, souvent tachées du rouge et même transpercées par le projectile meurtrier.

 
L’ensevelissement se fait avec peine. Sur ce sol criblé de trous et ravagés par l’incessante pluie, les hommes s’épuisent à porter leurs civières pesantes. Ils sont en vue de l’ennemi qui poursuit de son tir d’artillerie les moindres rassemblements. Nos silhouettes dessinent sur la hauteur des cibles dangereuses.

 
Tous ces défunts d’hier recevront-ils beaucoup de prières des survivants ? Je m’agenouille à la lisière de la nécropole. Mon De profundis s’élève vers le ciel.

Auguste Dury, 20 ans, peut-être un de ceux-là :

1915bataille-de-champagne-photo

Photo in Gallica : En Champagne : vision de bataille : [photographie de presse] / Agence Meurisse

 

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